samedi 21 avril 2012

Débaobab 01 - Pour une construction partagée du paysage urbain - Friche and Cheap

Friche and Cheap est né de la rencontre entre trois étudiants en paysage et de la volonté de partager une vision hybride et positive du paysage urbain. Aujourd’hui, c’est un groupe transdisciplinaire qui rassemble, au gré des projets, des étudiants en paysage et en architecture, une architecte, un ingénieur agronome, des animateurs sociaux, des artistes. La forme associative choisie en septembre 2009 offre une visibilité nous permettant de mettre en œuvre la rencontre entre les institutions de la ville, les concepteurs et les savoirs-faires individuels.

Friche du Noviciat - Bordeaux


 Notre travail se fonde sur une observation de la ville et de ses dynamiques en tant que véritable paysage dont nous cherchons à faire émerger le caractère et la singularité. Nous intervenons à différentes échelles, menant des actions participatives visant à l’Occupation et la réappropriation des lieux abandonnés, des friches urbaines mais aussi de l'espace public par les habitants car nous considérons que ce qui fait les lieux ce sont aussi les gens qui les côtoient et les pratiquent.

L’espace
Travailler la terre de son quartier c’est participer à la constitution du caractère personnel et singulièr du lieu que l’on habite. C’est aussi le moyen de partager un même sol, mais aussi les savoirs et l’identité de son quartier.
Au même titre que l’espace, les habitants constituent une matière vive qui construit le lieu. Ils sont au centre du Processus d’intervention, ils sont à la fois l’outil, l’objet et les bénéficiaires du projet. Le travail de Friche and Cheap, à mi chemin entre la pédagogie et la conception, tend à favoriser la rencontre entre ceux qui font la ville et ceux qui la pratiquent. Les interventions cherchent à faire émerger chez tous les désirs d’un lieu.

Le temps
Notre travail s’inscrit dans deux types de temporalités : le temps de l’action et le temps du végétal.
Le temps de l’intervention, c’est celui de la focalisation sur un lieu dans un cadre temporel précis, ayant un début et une fin. Les délaissés urbains sont des espaces en sursis, temporairement sans affectation. Ce temps d'inaction devient un moment de Liberté de réinvention de ces espaces. Nous profitons de cette ''anomalie'' dans le processus de développement urbain un temps de rencontre avec les personnes qui cohabitent et pratiquent ce lieu, c’est le moment où une occasion est donnée au site d’être révélé par et pour chacun d’eux.
Le temps du végétal c’est celui du cycle de croissance des végétaux, du rythme des saisons, de la prise de conscience de la capacité du végétal à transformer un lieu de façon temporaire ou durable, cyclique, évènementielle ou progressive.

Le végétal
Nos interventions donne une grande part au végétal car il participe de l’identité des lieux d’un point de vue écologique mais témoigne également de leur histoire et des pratiques qui les ont marqués. Le végétal prend part à la construction du paysage urbain et à la perception de l’espace de la ville. Par ailleurs, les préoccupations actuelles qui mettent en évidence la responsabilité du développement des sociétés humaines vis à vis des causes du déséquilibre écologique amène à repenser la façon de fabriquer la ville. Friche and Cheap se positionne dans cette nouvelle vision de la ville, où le sol, la végétation, la faune et l'eau font partie intégrante du système urbain.

En considérant la ville dans ses dimensions temporelles, sociales, écologiques et esthétiques, nous cherchons à amener à une transformation de l’espace urbain au travers de deux types d'actions:
L'intervention sur les friches urbaines : ces vides, ces creux ne sont pas uniquement ce qu’il reste après la construction, ils représentent souvent une Identité parallèle du quartier dans lequel ils se trouvent. Nous cherchons à réintroduire ces lieux dans leur environnement en amenant les habitants à se les réapproprier par le biais du jardinage.

L'intervention sur l'espace public : il constitue un vecteur fondamental dans l'appréhension de la ville, pour celui qui l'habite ou la parcourt. En complémentarité avec les usages qu'il engendre déjà, de nouvelles pratiques de cet espace peuvent être envisagées permettant de favoriser l'implication des riverains sur leur environnement direct. Il s’agit là essentiellement de parvenir à faire cohabiter dynamiques collectives d’appropriation et usages publics.

Lieu collectif
Le processus perpétuel de renouvellement de la ville, entre conservation, métamorphose, démolition ou abandon, laisse à tout instant et sur des temps inconstants, des espaces délaissés. Quelle que soit la raison de leur existence, la ville peut transformer ces espaces en Transition en véritables avantages. Négligés par ceux qui font la ville, ces espaces deviennent, pour un temps donné, supports à la projection des idées les plus singulières et les plus personnelles de ceux qui les côtoient.
A la rencontre de la ville et de ses habitants, nous tentons de remettre ces petites disponibilités au service des dynamiques sociales et de la vie des quartiers : construire collectivement un lieu permettant à tous d'être chez soi dehors. Il s'agit de redonner aux riverains la possibilité de transformer leur cadre de vie, de redonner à la ville une dimension personnelle par une action concrète sur l'aménagement des espaces de proximité, sur son paysage quotidien
Ces friches sont par ailleurs spontanément le lieu de l'expression d'une forme de vie urbaine atypique et souvent oubliée, celle de la nature au travers de la reconquête du végétal dans l'emprise minérale et stérile qu'est la ville. Reconstitution d'un sol vivant, d’une vie végétale et animale spontanée, la friche urbaine profite de son isolement, en rupture avec l’univers contrôlé de la ville.
Remettre en lien les cycles naturels, la ville et ses populations est au cœur de nos objectifs. La friche occupée se Transforme en jardin de quartier où l'habitant retrouve le contact du sol, du développement des végétaux qu'il plante et qu'il soigne, du rythme des saisons, du plaisir d'être ensemble dehors. Cette faille dans le système urbain devient une pause essentielle dans le développement de la ville, laissant la liberté aux habitants d'un quartier de s'exprimer. Ces jardins urbains ne sont pas figés dans la ville mais apparaissent le temps d'un désir ou d'une volonté locale et disparaissent quand ils ne sont plus pratiqués.
En attendant, ces espaces anciennement inoccupés peuvent devenir un véritable lieu collectif, expression de l'identité et de la singularité de chaque quartier. Ils participent ainsi au renouvellement de la ville, à l'originalité des quartiers qui la composent. Nous proposons d'encourager ces dynamiques d'appropriation par l'encadrement et l'accompagnement des habitants pour le réinvestissement de la ville.

Espace public
Aujourd’hui, le paysage représente un véritable objet de désir et constitue un outil fédérateur pour intervenir sur l’espace public urbain.

Fortement connotée, la notion de paysage en ville est essentiellement liée à la présence du végétal. Friche and Cheap s’inscrit dans une vision écologique de la ville où le végétal, le bâti et les habitants sont pensés comme un ensemble cohérent. En ville, le végétal se cantonne trop souvent à des cœurs d’îlots privés, il est peu présent dans l’espace public. L’agencement de la végétation plantée en ville reste encore empreint de notions essentiellement esthétiques ne laissant que peu de place à l’appropriation individuelle. Le végétal – au même titre que le bâti participe de la diversité de la ville – garantie la biodiversité urbaine. Celle-ci est plus importante que dans les espaces agricoles notamment grâce à la présence d’une flore urbaine spontanée. Cette végétation constitue un vecteur d’identification et un moyen d'appropriation de l’espace public par les habitants. Nous réalisons un travail de sensibilisation à la flore urbaine qui offre aux habitants un moyen d’intervention sur leurs espaces quotidiens. L’appropriation de l’espace public entraîne un meilleur respect de cet espace partagé, la création d’un réseau de voisinage construit autour du jardinage partagé et autour d’un petit Patrimoine Collectif doté d’une valeur personnelle. Nous cherchons à placer les habitants au centre de l’intervention sur l’espace public.
Cette intervention de plantation participative profite des anfractuosités, des irrégularités, des failles, des micro-délaissés que l’on trouve dans l’espace public, au sol et sur les murs. Le végétal transforme le paysage du quartier, compose pour une saison avec les imperfections. Ce type d’intervention participative se veut être à la fois légère dans sa mise en œuvre, dans son impact physique sur l’espace public, en ne constituant qu’un complément à la structure urbaine en place, mais aussi très significative pour l’écosystème urbain, pour son effet visuel et sa valeur symbolique.
Ce type d’intervention sur l’espace public s’inscrit dans une logique urbaine d’ensemble, en initiant à l’échelle de l’individu la constitution de réseaux biologiques plus vastes, qui garantiront l’inscription de l’espace urbain dans un éco système global. 

Méthodologie
Friche and Cheap se positionne comme une structure amenant à l’émergence de projets urbains. Si nous travaillons à la participation de tous dans le Processus de fabrication de la ville, nous ne sommes pas des animateurs sociaux. Nous considérons qu’il est nécessaire de rassembler autour d’une même action, différents acteurs en fonction de leur spécialité.
Nous avons ainsi élaboré une méthodologie pour la mise en place de projet partagé en septembre 2010 avec l’association les Jardins d’Aujourd’hui, structure pionnière à Bordeaux en ce qui concerne l’animation et la gestion de jardins collectifs.
Tout projet partagé s’organise sur la mise en relation de trois groupes distincts : les décideurs (services d’urbanisme, services sociaux, élus, administratifs) qui sont également les financeurs du projet ; les habitants (individuel, groupe constitué, association de quartier) qui sont les bénéficiaires du projet ; et les accompagnateurs (groupe mixte mêlant d’une part concepteurs, professionnels projeteurs et d’autres part animateurs, professionnels de l’encadrement et de la pédagogie autour du jardinage) qui sont les intermédiaires essentiels entre les décideurs et les habitants

Le projet s'élabore en quatre temps : le temps #0 est celui de l’idée du jardin, il émane d’une demande pouvant provenir indifféremment d’un des trois groupes d’acteurs identifiés (décideurs, habitants, accompagnateurs) ; le temps #1 est celui de la concertation au cours duquel sont identifiés les acteurs, où se constitue un groupe de porteurs de projet, où le projet lui-même est élaboré et validé au cours de débats publics ; le temps #2 est celui de la conception-réalisation au cours duquel le jardin se matérialise en fonction de différentes phases de travail collectif (de l’esquisse à la réalisation) où les concepteurs-accompagnateurs sont forces de propositions et d’encadrement en apportant aux habitants leur expertise sur l’espace. La phase de chantier qui peut être réalisée en marché public, en régie ou encore en auto-construction, est aussi le moment où les habitants peuvent s’investir physiquement dans le projet au cours de différents évènements fédérateurs (fêtes, ateliers de construction, réunions) ; le temps #3 enfin, est celui de l’accompagnement qui fixe les règles de vie du jardin, son programme pédagogique et technique, les relations à ses partenaires. Il détermine le degré et la Progressivité de l’autonomisation du jardin. Ces différents temps sont régis par des contrats entre les trois groupes identifiés qui fixent les principes et les objectifs du projet et garantissent la capacité évolutive et modulable du lieu créé.

Cette méthodologie est un document de base qui est voué à évoluer et à s’adapter en fonction des situations particulières de chacun des lieux sur lesquels naissent les projets. Elle permet avant tout de mettre en lumière la nécessité du travail en réseau – mêlant les disciplines, les institutions, les professionnels et les individus – condition essentielle pour la fabrication d’espaces partagés en ville.

 
Raphäel Leitao, Aurélien Ramos, Delphine Willis